09
Déc
13

L’histoire de Noël

On la connaît par cœur, cette merveilleuse histoire de la jeune fille Vierge qui reçoit la visite de l’Ange… Tant de tableaux, de représentations, d’images de toutes sortes.

Et la crèche ! De la paille confortable qui ne gratte pas, une lumière douce, des animaux ripolinés, des moutons sans pétolles, et un bébé tout sourire…Un Joseph conquis, bien élevé, qui reste à sa place, suffisamment chenu pour faire penser d’avantage à un grand-père qu’à un père.

 L’Histoire de Noël, la belle histoire !

 Il y a quelques années, on me demandait de venir raconter des histoires de la Bible, je ne sais plus à quelle occasion. Le mandant a pris soin de préciser :

–       On aimerait de jolies histoires ! L’histoire de Noël, par exemple…

 Ah bon ? Noël ? Une jolie histoire ?

Jolie… comme nos fêtes de Noël ? Comme nos vies à Noël ?L’histoire de Noël, on aimerait tellement y croire ! L’ennui, c’est qu’elle ressemble de plus en plus à un conte de fées. Et que les contes, c’est pour de faux ! Pourtant on a bien besoin de l’entendre, encore et encore. D’entendre ce que ça représente, quand on a 14 ans et une vie toute tracée devant soi : se marier, devenir mère, puis grand-mère, dans son village, toujours, comme il faut, comme on a toujours fait.

Quand on ne comprend rien de ce qui arrive.

Quand on sent les premiers signes des changements dans son corps, la fatigue, les seins qui gonflent.

Quand on ne sait pas ce qui vient.

Qu’il n’y a pas de paroles pour ça.

Quand on est perdue, au regard de tous. Adultère !

Ce que ça représente pour un homme de garder une jeune fiancée qui porte un ventre plein d’un autre, sous le regard d’un village de commères piapiatantes. A une époque où le frère, l’homme, le mari, le père ont tous les droits. Le doute, la crainte, la fragilité… les fausses idées, les illusions qui s’écroulent.

Et par dessus tout, la solitude.

On a besoin d’entendre cette histoire, parce qu’aujourd’hui nos familles vont mal. Parce que nos vies semblent incohérentes, qu’on peine à en faire un récit qui nous satisfasse. Parce que les pères ne le sont pas toujours, que les mères ne savent plus comment l’être. Parce que les repères ont basculé, nous livrant à notre seul ressenti. Et parce que de plus en plus, Noël semble en complet décalage avec nos réalités.

Mais alors… C’est peut-être enfin le moment d’entendre l’histoire de Noël !!  Une histoire d’incarnation  qui ne parle que de l’humain, de sa fragilité, de ses doutes, de l’écart vertigineux entre sa nostalgie et la réalité sèche du monde…

Une histoire pour se reconnaître !

A télécharger : L’Histoire de Noël sur http://www.alixraconte.chImage

02
Sep
13

La Mémoire des racines

La Mémoire des racines

Dans le Livre des Livres, j’ai lu un jour une histoire qui m’a beaucoup troublée et que je n’ai jamais oubliée.
Il s’agit d’un roi puissant (Babylone ?) qui se réveille un matin en proie à une angoisse profonde : le rêve qu’il a fait cette nuit-là le hante. Il a vu s’élever devant lui un arbre puissant et majestueux: tronc imposant, ramure foisonnante, l’arbre touche le ciel et ombrage un pays tout entier. Chargé de fruits et de fleurs, il abrite une multitude d’oiseaux pépiants. Les vents y habitent et soulèvent ses branches en une ample respiration. L’année danse autour de lui et la nuit, les étoiles tournent autour de son axe. Sa seule vue réjouit l’âme  et apaise l’angoisse.

Soudain une voix tombe du ciel :-  Abattez cet arbre !

Le roi endormi frissonne. Abattre cet arbre maître ? Alors qu’il règne et domine en parfaite majesté ?

Des mains invisibles appliquent l’ordre. L’arbre frémit sous les coups de hache. Le roi le voit à terre, maintenant, la souche béant d’une plaie vive.

– Dispersez ses branches. Enfouissez ses fruits et recouvrez-les de terre, ordonne encore la voix. Puis ancrez les racines au sol par des chaînes solides.

Le roi voit alors les racines de la souche nue recouvertes de lourdes chaînes de bronze, fixées au sol par des clous massifs.

Les oiseaux enfuis, les vents désorientés, le pays verdoyant devient un désert aride, une steppe stérile. Sauterelles, serpents, sables, tempêtes, ténèbres entrecoupées de brèves lueurs, solitude et chaos, sept années se passent ainsi.

Mais un jour, timide et têtue, une pousse verte apparaît entre deux maillons rouillés au pied de la souche. Elle croît, grandit en puissance, se déploie devant les yeux clos du roi qui dort. Et maintenant s’élève devant lui un arbre puissant et majestueux. Tronc imposant, ramure foisonnante, l’arbre touche le ciel et ombrage un pays tout entier.

– Ce n’est qu’un rêve, Majesté, lui disent ses ministres et conseillers.

– Et qui finit bien, ajoute le vizir !

– Si je devais m’inquiéter pour un rêve, soupire sa femme en haussant les épaules.

Le roi s’obstine : Qu’on lui trouve un maître des Rêves capable de lui expliquer le songe et de calmer son âme troublée !

On lui amène finalement un jeune Mage étranger.

– C’est limpide, Majesté. L’arbre ? C’est toi, ou plutôt ton règne. Dans peu de temps, tu vas devenir fou. Cette folie durera sept ans. Sept ans où tu te perdras. Mais ensuite tu retrouveras la santé et ton royaume !

Le maître des Rêves s’incline, pivote sur ses talons et se retire sans un mot de plus. Le roi pâlit. Il se lève de son trône et s’enferme dans ses appartements. Seul. Puis il convoque ses ministres, place ses trésors sous bonne garde, nomme aux postes importants des conseillers âgés (donc sages), se dépouille de ses habits de roi, couvre son corps d’un manteau de mendiant, quitte la ville et marche en direction du désert. Sa raison le quitte, peu après. Il erre, divague, nu et velu dans des replis de sable brûlant. Il perd l’orient, d’abord, puis la mémoire et enfin la parole. Il gesticule, rit sans raison, bavotte des borborygmes, rampe sur le sol rêche et regarde le soleil en face. Il se nourrit d’herbes, de sauterelles et tète goulûment le lait des étoiles.

Sept ans plus tard, il se présente aux portes du palais. Personne ne reconnaît ce vieillard à la chevelure embroussaillée, aux ongles crispés sur un bâton comme des serres. Il est sec comme une écorce creuse, mais un œil clair scintille sous les sourcils touffus. D’une voix enrouée, il se présente et se fait reconnaître : il est le roi. Il est revenu à lui-même et s’est retrouvé après s’être perdu.

Il reprend sa place sur le trône, et sous ce nouveau règne, la puissance et la paix habitent en souveraines sur un sol fertile.

Les chaînes ont tenu bon. Les racines ont gardé la mémoire : l’arbre est resté en vie.

(A suivre…)

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Arolle dans la forêt d’Aletsch

21
Mai
13

Marie et la marche blanche

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L’histoire est terrible.
Marie, 19 ans, enlevée par un pervers « connu de leurs services » est retrouvée assassinée dans une forêt de chez nous, un mardi de printemps  miraculeusement chaud et ensoleillé.

Depuis l’annonce de son enlèvement, chacun suit, pas à pas, sur les réseaux sociaux, dans les journaux et à chaque flash info la progression du drame. Nous sommes tous pris par la progression inquiétante des faits nouveaux, captifs d’un déroulement dont personne ne connait l’issue. Nous sommes comme contemporains du drame. L’information court, galope, s’emballe jusqu’à l’annonce finale. On l’a retrouvée, morte.

Nous avons tous vu sa photo, souriante, mutine, un peu troublante. Nous la connaissons, maintenant, nous sommes devenus ses voisins, ses amis…, des connaissances quoi !
Elle pourrait parfaitement être ma sœur, ma fille, ma copine ou ma collègue !
Et dire que ça s’est passé tout près de chez moi ! Je suis allé jouer au golf à Payerne, ma sœur vit à Villars, son père est un collègue, j’ai fait l’Ecole Hôtelière…
Cette proximité est terriblement angoissante : mais alors, ça peut arriver à ma sœur, ma fille, ma cousine, ma copine ? Personne ne reste indifférent.
Le désarroi, l’anxiété, le chagrin (comment les parents peuvent-ils survivre à une chose pareille ?), la compassion (l’attente, puis la confrontation avec le corps supplicié de leur fille..), le dégoût, la colère, la rage (mais que fait la justice ?) : autant d’émotions parfaitement naturelles qui secouent tout un chacun.

Faire quelque chose

C’est ce désarroi et ce sentiment d’impuissance qui poussent les gens à organiser ou à se joindre à une Marche Blanche. C’est une solution intéressante en ce qu’elle vise à faire quelque chose. Faire permet une sorte de mise à terre de l’angoisse. Faire redonne un sentiment de pouvoir et de puissance. De maîtrise. Faire requiert le corps. Les émotions deviennent mouvements, déplacements. Faire remet du temps et de l’espace dans la stupéfaction horrifiée. Et détache de la fascination paralysante.

Ensemble

Faire ensemble ajoute un élément important : le groupe, la communauté. Faire ensemble crée de la cohésion. Se mêler à un groupe soulage de l’angoisse lancinante, et du sentiment de précarité. La rumeur perd un peu de son pouvoir anonyme et devient un manifeste, une protestation organisée. D’une seule voix (encore plus efficace quand elle se déroule en silence), la Marche Blanche donne un sens à l’insensé : elle accuse !

Moi qui marche avec les autres et à côtés des autres, je deviens un acteur de la protestation, un signataire important : j’ai une place ! Elle est encore plus gratifiante quand je suis vu au milieu des autres grâce à l’œil ambigu des médias.

Depuis des siècles, l’homme a recours à ce type de manifestations. Quand la vie devient incompréhensible, quand elle échappe au normatif, quand elle se retourne contre les vivants ou quand le mal montre son visage, les hommes se réunissent, se regroupent pour accompagner les victimes de leur présence unanimes et marchent ensemble d’un endroit à un autre: cela s’appelait autrefois un enterrement…

10
Avr
13

Retour de Lanzarote: César et le figuier

 César et le figuier                                                                                                                  P1020648

Un homme marche sur la terre noire et cassante de Teguise. Au loin, les montagnes volcaniques de l’île flamboient sous les derniers rayons du soleil. Elles semblent saigner, comme si la lave qui descendait, bouillante, le long des flancs, il y a de cela plus de trois cents ans, se remettait à couler pour saluer la fin du jour.
Il aime revenir ici, marcher le long des sentiers de poussière rouge. Il salue les bergers, il les connaît tous depuis si longtemps, demande des nouvelles des épouses, des enfants et des chèvres. Il a joué avec eux, enfant, est parti dans leurs barques pêcher (quand il y avait encore des poissons…), a plongé avec eux dans les eaux écumantes de l’océan depuis les falaises noires, et eux, ravis de le revoir, heureux qu’il ne les oublie pas, maintenant qu’il est un monsieur, un artiste, racontent leur vie, la vie dure, l’eau qui manque, les bêtes malades, la femme acariâtre et les enfants paresseux.
Il s’appelle César. Il a passé toutes ses vacances ici. Quand il a dû s’exiler à Madrid pour ses études, il n’aurait jamais imaginé que l’île lui manquerait tellement. Alors maintenant qu’il est célèbre et riche, qu’il connaît les grands noms de la peinture et de l’Art en général, qu’il est invité partout, il revient. Il le dit au paysan ami qu’il rencontre :
– Je rentre chez moi. Je veux vivre ici et ne plus repartir. C’est décidé. Je cherche une maison, un terrain, n’importe quoi pourvu que ce soit sur l’île.
Il salue l’ami et continue sa promenade. Les couleurs des buissons, des figuiers et des palmiers éclatent au crépuscule sur la terre noire et rouge. Un jour, il faudra qu’il peigne la grande colère du ventre de la terre, la fureur de la lave.
Soudain son regard est attiré par un buisson à moitié enfoui, comme avalé par les  miettes coupantes de la lave.  Le vent s’est levé et fait s’agiter les feuilles de l’arbre. A ras les cailloux.
C’est un figuier. Enterré.

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César s’approche, se penche sur les feuilles du figuier. Il les domine de toute sa taille.Il comprend alors que l’arbre est complètement enterré dans une sorte de crevasse de lave, dans une bulle souterraine.
Il en est soudain bouleversé. Le figuier a ainsi poussé à l’insu de tous, protégé des vents violents, dans le ventre de la lave, jusqu’à atteindre une taille suffisante pour pouvoir enfin émerger au grand jour, solidement ancré dans son enfance.
C’est come s’il se reconnaissait. C’est lui, c’est son art. Il a tiré sa force de cette terre dure, rébarbative et tranchante. Protectrice et tout à la fois élan. Il rebrousse chemin et retrouve son ami d’enfance. Il veut lui acheter cette parcelle de terre. L’ami éclate de  rire. Cette caillasse ? Mais ça ne vaut rien. D’ailleurs, il la lui donne ! Que César en prenne autant qu’il le souhaite !
Sous la terre, César découvre cinq bulles proches les unes des autres, dont celle où pousse le jeune figuier. Au-dessus, il construit sa maison, basse et blanche, avec un atelier vaste et clair, une chambre et un salon avec une cheminée pour les jours de fraîcheur et de retirement. Au centre du salon, un escalier à vis descend aux salons enterrés.
Quatre couleurs : rouge, blanc, jaune et noire. Dans la bulle du milieu, il fait aménager un bassin d’eau claire. Dans chacune de ces pièces, trouées de ciel clair, un arbre bondit vers la lumière.

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Il s’appelait César Manrique. Peintre, poète et architecte, il a façonné son île, Lanzarotte, et a permis que ni l’Allemand, ni l’Anglais, ni l’Espagnol ne la défigurent à coups de champignons hôteliers pseudo moyennâgeux ou égyptien. A Lanzarotte, on pratique la culture sèche, on traite l’Aloe Vera et les grandes réalisations architecturales portent la marque de César
Il est mort, bêtement, d’un accident de voiture, à cinquante mètres du figuier enterré.

Depuis, il dort quelque part dans la lave de l’île.

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César Manrique (1919-1992)

19
Mar
13

Se souvenir… (à l’occasion de la cérémonie du souvenir du 23 mars aux HUG)

Se souvenir…

J’aimerais me faire une robe longue, toute simple, un peu évasée en corolle vers le bas,. Longues manches. Blanc cassé.
J’y coudrai de longs rubans, de couleurs, de longueurs et d’épaisseurs différentes.
Il en partirait de partout, des manches, de l’encolure, de la taille, des épaules et du dos. Une cascade mouvante et colorée.
Ce serait ma robe de vivante.

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Comme tout vivant, je suis à la convergence d’une multitude de liens, de relations, de reliements : tout ceux que j’aime, mais aussi ceux que je n’aime pas, qui m’irritent et me blessent, ceux qui comptent. Mais aussi ce qui compte, mon chien, ma maison, une odeur, ma mère quand je pense maman, le pull en cachemire d’un homme bien-aimé…

Vu du grand ciel, là-haut, ça dessine autour de moi une carte routière, un nœud embrouillé, un paysage sillonnée de chemins petits ou grands, de routes carrossables, d’autoroutes droites et impérieuses (les relations qui sont fondatrices, parents, époux, compagne, enfants), de sentiers à peine visibles, de chemins forestiers.

synapse

Chemin, étoilement, synapse, racine, delta, arborescence, veines, circuits, maillages, passages, nœuds, amarres.
Tous les vivants sont reliés entre eux par des liens d’énergie.

C’est comme ça.
Tout se tient.
On se tient.
On tient à quelqu’un.
Ruban tendu entre deux qui s’aiment un peu, beaucoup, passionnément.
La vie.

 

Mais voilà. Parfois l’autre bout du ruban se détache, vague un peu, chute au sol. Traîne.
Flotte, sans but, sans accroche, effiloché ou tranché net. Plus rien ne le tend, plus rien ne le retient.

Un chagrin, une rupture, un départ. Une mort.
L’autre côté a largué les amarres.
Il s’est détaché pour toujours. Il est parti. Il s’est délié.
Chez moi, de mon côté, le ruban reste bien cousu sur ma robe, c’est toujours attaché, ça tient ! Mais l’autre s’est détaché…

Je me retrouve défaite, le ruban flottant, effiloché, attaché à mon habit de peau.
Alors je souffre.
C’est que ça fait mal, un lien rompu.
C’est parce que c’est vivant que ça fait mal.

Là, à ce moment-là, ou bien plus tard, quand on le pourra, il faudra faire quelque chose.
Se lever, se mettre en chemin.
Se retourner. Retourner là où ça a commencé.
Remonter le chemin du temps.
Aller au lieu de la déchirure.
Suivre le chemin du ruban jusque là où ça c’est rompu.
Le lien devient un fil rouge, fil d’Ariane, fil du sang fil du temps.
Comme un labyrinthe.
Main courante.
C’est le travail du vivant.

Et je me souviens.
Là où tout a commencé avec toi : premiers mots, premiers regards, premiers mouvement dans mon ventre ou encore même avant, quand j’ai su que tu habitais chez moi, dans les lieu secrets.
La première fois.
Quand je ne savais pas que ce serait si important.
Quand je t’ai tenu. Touché
Premiers pas, sourires, petits mots.
Tout ce qui a fait que je ne suis plus le même aujourd’hui.

Je remonterai le temps et je chercherai le long du chemin les souvenirs, les miettes, les brins de ce que tu étais. Je deviendrai quêteur de souvenirs, orpailleur.

Tout ce que je retrouverai, courbée sur ta trace, je l’écrirai sur des feuilles volantes, que j’attacherai avec notre ruban. Je ferai un nœud solide, pour ne rien perdre.
Ce sera l’histoire que j’ai vécue avec toi.
J’en suis le greffier, le scribe.
Ecrire, pour me souvenir, pour ne pas oublier, c’est créer un monument à ta mémoire à notre mémoire.

Je suis plus riche de t’avoir rencontré que de ne pas t’avoir connu.
Je suis plus d’avoir pu t’aimer.
Parce que c’était toi, parce que c’était moi.
Je suis une maison où le souvenir de toi ajoute une chambre.
Tu n’as pas disparu !
Regarde-moi : je suis la trace vivante que tu as existé
Ta preuve.

12
Mar
13

Ablation, mastectomie, amputation… et autres joyeusetés

Elle a une quarantaine d’années, et lui un peu moins. Ils ne se connaissent pas. Ils sont opérés cette semaine. Elle, d’un sein et lui du cerveau.

Ils ont un cancer. Ils ne savent pas comment ils se réveilleront de l’anesthésie.

Pourra-t-elle garder son sein ? Et lui, pourra-t-il encore parler ?

Je pense beaucoup à eux. C’est à dire qu’ils habitent tout près de moi, comme si j’avais deux bagues nouvelles. Chaque fois que je regarde mes mains, je les remarque et les fait tourner un peu autour du doigt.

Drôle de chapelet.

Si je pouvais, je leur dirais des choses difficiles.

Qu’un sein, c’est une partie de soi. Un cerveau aussi.

Tant de choses ont été vécues avec eux. Des souvenirs d’enfants qui tètent, bien sûr, mais aussi la caresse d’un amant ou d’un mari, le frisson sous le tissu de la robe.

La gêne quand il pousse un peu, quand on le voit. Quand il démange. Quand il est douloureux avant les règles ou lors de la grossesse.

Une pensée claire et confuse, des intuitions, un stock de souvenirs et d’images, des mots rares, banals.  Des poésies d’enfances. Un labyrinthe inquiétant et familier à la fois. Une conscience de soi, de son dedans. L’intimité, le « par de vers soi ».

Ils vont peut-être mourir, le sein et une chambre du cerveau.

Emportant avec eux une partie d’elle, une partie de lui.

Elle et lui ne seront plus entiers. Ils seront amputés, confrontés à l’absence de ce qui était eux.

Quelle place ça prend l’absence…

Alfred Cérésole, un pasteur du 19e siècle et collecteur de contes des Ormonts, raconte l’histoire de ce paysan bûcheron dont la jambe doit être amputée après que le sapin qu’il préparait se soit abattu sur lui.

Au médecin qui vient l’opérer à la maison, il demande que sa jambe soit bien préparée et mise dans un cercueil. Le pasteur est convoqué et on enterre la jambe, non sans que le blessé fasse lui-même l’oraison funèbre : il remercie sa jambe de tout ce qu’ils ont pu faire ensemble. C’était une bonne jambe. Il ne le lui a pas assez dit. Il pleure. Elle va lui manquer terriblement, même si elle lui a parfois joué des tours, et qu’elle fatiguait un peu ces derniers temps. Elle traînait alors qu’il aurait voulu qu’elle se presse un peu. Et maintenant, la voilà couchée, inerte, dans ce cercueil. Il ne l’oubliera jamais, il le lui promet. D’ailleurs il va l’enterrer dans son jardin et lui fera un monument. A son honneur.

Des mois plus tard, le paysan se remet debout. Et, avec sa jambe de bois, il descend au bas du champ pour aller parler à sa jambe morte. Il lui montre la nouvelle : elle ne vaudra jamais l’ancienne ! Qu’elle ne s’inquiète pas ! Il ne l’oubliera jamais. La preuve ? La Cicatrice  et les douleurs fantômes!

Merci à ce qui a été. Merci de tout ce qui a été vécu. Merci pour la beauté d’un esprit clair et incisif. Merci pour la tendresse et la douceur d’un sein.

Même si l’accord n’a pas toujours été parfait, que parfois nous aurions voulu que ce soit autrement. Même si… , nous avons vécu tant de choses ensemble et le chagrin de la séparation est immense.

Bien sûr, à la longue, on s’habitue, on se remet, on guérit même, parfois. Mais surtout, on n’oublie pas ! On se souvient !

Au début, c’est douloureux de se souvenir. C’est parce que c’est vivant que ça fait si mal ! C’est précieux un souvenir, ça garde vivant ce qui n’est plus là. Et plus tard, après, dans longtemps, on rit avec les souvenirs.

C’est un signe qui ne trompe pas:  le printemps arrive.

25
Fév
13

Marina.

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Vu le documentaire consacré à Marina Abramovic: « The artist is present »
Courez-y (encore à Lausanne ces jours au Zinéma)

Elle? Une artiste performeuse de  60 ans.
Belle de l’Est, leste, qui lâche du lest!

Avec un nez, pour ça oui, elle a un nez… présent. Et le flair qui va avec!
Des lèvres pleines, qu’elle tète un peu quand elle parle.

Et on nous raconte comment elle a rencontré un autre performeur, beau comme une épure d’homme, bien sec, cambré, petites fesses dures, dru du cheveu.
Ils sont jumeaux, on dirait. Ils se mettent à performer ensemble, en couple: se jettent l’un contre l’autre, se giflent en rythme, scansions de baffes, se postent en montants de porte dans des musées, tout nus, ils se regardent droit dans les yeux. Les visiteurs passent entre tétons et ventre nus, entre leur origine de mâle et de femelle.

Ils vivent douze ans ensemble, dans un bus Citroën baba-cool. (Souvenirs d’un temps perdu. Chèvres. Chien. Sabots-poncho-tricot-écolo)
Elle se focalise sur l’image, le contrôle de soi, l’effet visuel, l’art incarné, la com.
Lui, il s’en fout. Se défonce à l’héro, couche ailleurs.

Ils vont rompre. S’inter-rompre. Sur la muraille de Chine. Lui à une extrémité, elle à l’autre. Ils marchent à la rencontre de l’autre. Trois mois de marche. Emmitouflés de rouge doudoune et bleu polaire, ils marchent l’un vers l’autre. Un drapeau riquiqui à la main, dérisoire oriflamme d’un amour qui meurt, ils se font des signes. A la rencontre de l’autre qui ne comptera bientôt plus.
Sous l’oeil des caméras, ils se rejoignent. Ils se serrent la main. Elle pleure. C’est esthétique.
C’est fini. Ils partent chacun de son côté, lui vers sa dérive, elle vers son image.

Elle ancre le concept de performance. Enseigne, rencontre et aime avec à propos le directeur du MoMa, s’installe trois mois durant pendant les heures d’ouverture sur une chaise face aux visiteurs du Musée. Elle ne bouge pas, ne parle pas, plante ses yeux dans ceux des visteurs avides de frissons, de plus en plus extatiques au fil des jours.
Le temps passe, les jours défilent. Robe rouge longue, ou blanche, c’est selon. Icône.
Queue de curieux sur le trottoir au dehors. On vient d’Australie. Chacun son tour devant la statue méditante. Devant la voyante silencieuse, des femmes pleurent, des hommes se troublent, des enfants rient.

Arrive l’ex. Filmé dès sa sortie de voiture. S’assied en face d’elle. Le public frissonne.
Extase. On les regarde se regarder.

C’est beau, touchant, extrême, vibrant. Troublant.

Et je me demande… Quand même. Trop pensé pour être cru. Trop habile pour être honnête.
C’est un spectacle.

J’ai honte: je n’y crois pas! Il faudrait??

13
Fév
13

Suggestion de conteuse….Et pourquoi pas un Pape suisse ???

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Benoît est fatigué.
Il veut se reposer.
Nous n’avons plus de pape.

Qui sera le suivant?

« Il était une fois un comte suisse (l’histoire ne dit pas de quel canton, mais à mon avis, ça doit être une région protestante…) qui avait un fils, un fils unique. Le dit fils était aussi unique qu’idiot et désolait son père par sa consternante bêtise.

Jamais à l’heure, chroniquement endormi, le regard morne et la lippe pendante, le futur comte ressemblait plus à un porcher qu’à un rejeton princier.
En désespoir de cause, le père décide de l’envoyer chez des maîtres réputés, aux quatre coins du pays.
Trois maîtres sont choisis. Coûteux.
Trois fois le fils quitte son père et trois fois il revient, après une année passée au service des maîtres successifs.
La première fois, il répond aux questions légitimes de son père qui s’enquiert de ses progrès par une sorte d’aboi bref : il a appris le langage des chiens.
Son père, furieux, l’envoie illico chez le maître suivant.

Un an se passe au terme duquel le fils, la bouche fendue d’un large sourire béat, apprend à son père qu’il peut désormais communiquer sans problèmes avec les grenouilles.
Colère légitime du Comte qui le chasse auprès d’un troisième et dernier maître : ses ressources ne lui permettent pas d’envisager un troisième échec.
Aussi, c’est avec une impatience mêlée d’angoisse qu’il retrouve son unique après sa troisième année de formation. Celui-ci s’avance vers son père, les yeux extasiés, esquissant une danse étrange, les pieds frappant le sol à petits bonds légers, les bras joints derrière le dos. Il projette la tête d’avant en arrière et roucoule quelques douceurs à l’intention de son père : il est fier et heureux de lui apprendre que, s’il parle désormais couramment la langue des colombes, il ne lui reste que quelques progrès à faire pour s’entretenir avec les pigeons.

Son père s’étrangle de rage, va hurler mais il se contient, le confie à un garde avec mission secrète de le tuer vite fait, bien fait et de lui ramener sa langue.

(J’entends d’ici vos murmures choqués, ô lecteurs et trices. Comment ? Un père ? Se muer en tortionnaire ? N’est-ce pas terrible de raconter de telles histoires ? Quel modèle véhiculons-nous, quelles valeurs transmettons-nous…
Puis-je rappeler qu’il s’agit d’un conte, que, patience, tout finira bien, et que, sous peu, un retournement follement prévisible…)

Le garde (un bon type, au fond, sous ses dehors rustiques) se laisse attendrir par le jeune roucoulant, l’avertit des noirs desseins de son père, le presse de fuir bien loin et ramène au Comte la langue d’un chamois (on est en Suisse !)

Voici le jeune homme fuyant.
Dans sa fuite éperdue et ayant tout perdu, il arrive dans une ville dont le château est hanté, la nuit, par une horde d’esprits hurlants et redoutables. Ceux qui ont tenté d’y passer la nuit n’en sont jamais ressortis. Une princesse est promise à celui qui..  et coetera, et coetera.
Le pauvre jeune homme (en passe de devenir le héros, vous l’avez compris ?) entre sans frémir à l’intérieur du château, y passe une nuit paisible et en ressort au matin entouré d’une meute de chiens-loups  tout à lui dévoués qui lui font une escorte triomphale, japante et aboyante.
Il explique aux villageois que les esprits n’étaient autres que ces chiens, fort occupés à garder un trésor fabuleux et à dévorer ceux qui s’en approchaient trop, que, comprenant leur langage, il avait tôt fait de s’en faire des amis, que le trésor était désormais à leur disposition et que voilà !
Les villageois s’esbaudissent, l’acclament, le pressent de prendre possession et du trésor et de la princesse, mais le jeune homme, poliment, décline l’offre. Qu’ils gardent leur trésor ; et que la princesse épouse qui elle aime. Ce sera mieux ainsi.
Il s’en va, laissant derrière lui l’amitié des chiens, la richesse et l’amour conjugal.

Marche.
Marche encore, aujourd’hui et demain.
Marche et fait son chemin.
S’assied au bord d’un étang.
Ecoute les nouvelles.
Apprend la nouvelle.
Se relève.
Marche vite.
Sait maintenant où aller.

A Rome, le Pape est mort.
Les cardinaux, réunis en conclave, ne savent que faire, ni qui choisir.
Aucun accord.
Les cardinaux prient.
A la basilique se rendent.
Prient et prient.
Demandent un signe au ciel et à Celui qui y loge.
Mais le ciel est sourd et Celui qui y habite regarde ailleurs.

Jusqu’à ce matin.
Une lumière toute neuve blondit les larges colonnes de la basilique.
Lave à grands coups de clarté le marbre des dalles.
Un silence émerveillé chuchote aux oreilles des prélats cramoisis
Courbés sur leur supplique, de se préparer au miracle.
Un à un, ils relèvent leur tête chenue.
Regardent, ébahis, le soleil entrer dans la pompeuse bâtisse.
Un souffle frais comme un bébé soulève les vieilles poussières.
Une brume légère frissonne à la grande porte.

Deux colombes pénètrent dans la basilique, s’élèvent en roucoulant sous le dôme, effleurent de l’aile Marc, Jean  et les deux autres, puis se posent, l’une à droite, l’autre à gauche, sur les épaules du garçon paisible qui se dresse à l’entrée, immobile entre les lourds battants de bronze.
Derrière lui, le ciel du matin se fripe sous le vol de milliers de colombes.
D’un seul élan, elles pénètrent toutes au coeur de la basilique qui devient forêt de bruissement doux et de roucoulements suaves.
Le garçon s’avance à leur suite sans un regard pour les prélats éberlués jusqu’au trône du Pape,  il hésite à peine puis s’assied simplement sur le velours écarlate, un oiseau blanc sur le cœur.
Ferme les yeux et semble dormir, penche la tête à droite, puis à gauche. Ecoute ses colombes, puis se redresse et dit la Messe.
Quand son latin trébuche, les colombes lui soufflent la suite.

–       Habemus Papam !! roucoulèrent en chœur les cardinaux.

C’est ainsi qu’à préférer le langage des bêtes à celui des hommes, le jeune suisse devint pape et le resta longtemps, dit-on. »

(D’après un conte des frères Grimm)

02
Fév
13

Le récit de deuil:mensonge ou vérité?

Ou » Comment se perdre dans la forêt de la Mémoire pour mieux s’y retrouver »       

(Boris Cyrulnik: suite)

petit poucetLorsque je planchais sur mon mémoire de Master en soins palliatifs et thanatologie[1], je me suis souvent disputée avec Bernard Crettaz, mon maître de mémoire, sur le    « récit du deuil », cette histoire que l’endeuillé se raconte sur ce qui s’est passé, comment il/elle est mort, pourquoi, quand…
Il disait, si mes souvenirs sont bons, que le récit du deuil était mensonger et que le deuil pouvait commencer quand l’endeuillé renonçait au récit qu’il avait construit.
Et moi, en face, je soutenais que chacun avait le droit et même le devoir, de construire sa propre « fable » et de s’y tenir.
Mais j’avais peu d’arguments… juste des intuitions.
Mon expérience dans les entretiens de deuils (ou de pertes) que je mène depuis me font comprendre qu’il avait raison… et moi aussi !
En effet, quand quelqu’un se retrouve confronté, brutalement ou pas, à la mort d’un proche, il se voit soumis à un véritablement bombardement d’émotions contradictoires, ambivalentes, et de questions où se retrouvent pêle-mêle  (et à choix):
–       rancoeurs, frustrations, colères, contre des membres de la famille, des Pompes Funèbres, du pasteur, de l’équipe soignante, des voisins, de la société en général, des collègues inadéquats…
–       culpabilité, regrets, face au défunt de n’avoir pas pu, pas su, pas voulu, raté, pas dit, pas assez dit, pas été là, pas assez là, pas pris le temps, pas assez profité
–       doutes lancinants sur le sens de la vie, l’épineuse question de Dieu, de dieu, de l’au-delà, de l’origine, de l’injustice, de la punition, du « à quoi ça sert ? », et que dire aux enfants ?
–       images macabres, surtout ne pas y penser, le corps, le cadavre, la pourriture, les cendres, les mettre où maintenant ?
–       souvenirs hétéroclites, rêves, remémorations, ruminations..
–       ….

De quoi se perdre durablement !
Pour pouvoir s’y retrouver (au sens propre), il faut organiser cette rumeur incohérente et ensauvagée.
Je propose donc aux endeuillés (de deuils récents ou enkystés) de raconter.
Raconter tout.
Tout ce qui vient.
Puis de structurer. Trier.

Et enfin  trouver un fil rouge pour pouvoir SORTIR de ce labyrinthe inextricable où l’on se perd soi-même.

Ce fil rouge peut prendre plusieurs formes : rite, récit, conte, livre, objet..
Ce faisant, l’endeuillé quitte la vérité complexe, incohérente et incompréhensible de ce qui s’est vraiment passé.
Mais il construit une forme de fiction à partir de miettes authentiques.
Il fabrique SON récit. Et peut retrouver un sol stable où se tenir debout.

Mais alors ? Récit ? Fable ? Mensonge ?

Je retrouve des pistes dans ce dont Cyrulnik parle dans son livre : ruminer/remanier. Cohérence/cohésion. Trauma/mémoire. Souvenirs/oubli. Récit/résilience

Par exemple : ruminer-remanier (p.138-140)
Il semblerait qu’on ait le choix. Ruminer, c’est se nourrir du choc en le réactualisant sans cesse. Le but est de se maintenir dans le circuit de l’épisode et de rester collé à lui dans une proximité invalidante. C’est ré-ensaliver l’événement pour mieux s’en nourrir.

C’est aussi faire le lit de la plainte. Et se construire une identité de victime.
Remanier, ce serait l’enrichir d’autres miettes, l’articuler à d’autres mémoires pour en faire un récit de soi, lui conférant du sens et une cohérence. Organiser une distance.

Ce récit prend la forme d’une chimère (p.17) : forme mensongère constituée de particules véritables, véridiques et authentiques (pattes de lion, tête de femmes, ailes de corbeaux, écailles de dragon)
Pour créer ce récit, on utilise le souvenir : scénario recomposé qui me représente, façonné à partir d’images du passé.
Le souvenir agence des morceaux de vérité pour en faire une représentation dans notre théâtre intime. (p. 125)
Ce sont souvent des faux-souvenirs : la personne rassemble des souvenirs épars afin de donner une cohérence à de l’impensable. Patchwork. Assemblage de fragments de mémoire d’images et de mots qui donnent une forme consciente à une sensation implicite.
Dans ce sens, le faux souvenir témoigne d’un vrai sentiment.
Mais plus : le faux souvenir n’est pas un mensonge (p. 66)

Ça vous intéresse ???

A suivre !


[1] Le conte, récit paradoxal de la bonne mort : Pertinence du conte de la Mort en soins palliatifs   IUKB 2008

25
Jan
13

Lettre à Boris Cyrulnik

Cher Borrris !

Boris-CyrulnikC’est avec toi que je démarre le premier article de ce blog!

Je viens de finir ton dernier livre (« Sauve-toi, la vie t’appelle », Odile Jacob, 2012)

Permets-moi de te le dire tout simplement: j’ai toujours eu de la peine à lire tes ouvrages.

Chaque fois c’est pareil.

Ça paraît génial, le titre est plein de promesses, je me réjouis d’apprendre et de comprendre les ressorts de la honte, par exemple, vite j’achète le bouquin, je me jette dessus comme sur un bon petit plat, je note, souligne. Bonne élève. Je vois des éclats de sens, je crois comprendre… je vais comprendre !

Je m’applique. Petites phrases courtes, lapidaires, j’aimerais que tu m’expliques mieux… Je sens que je survole, je perds pieds, je m’égare, je m’ennuie : le trésor promis se dérobe sans cesse. Le bouquin reste sur ma table de chevet, le crayon glissé à la page 58. Poussière. Un autre livre, bientôt, le recouvre.

Tout le monde s’exclame : – Génial, le nouveau bouquin de Boris ! Tu l’as lu ??

Je dis oui, d’une petite voix. Je me sens bête.

(C’est comme les recettes de Coopération : ça a l’air super facile à faire, ça coûte trois fois rien, pas trop long, joli…Je découpe, je classe. Je ne les fais jamais.)

Ce coup-ci, c’est pareil. Je retrouve ces impressions d’inachevé, de pas assez élaboré. Comme si tu ne disais que l’emballage de l’idée. Puis, deux pages plus loin, tu reprends l’idée, mais par un autre bout. Comme si tu t’ingéniais à emberlificoter les concepts et ton lecteur, à avancer par à coups.

Mais cette fois, tu parles de toi, de ton histoire.

Et soudain je lis : « Qui aurait pu penser que je parlais pour me taire ? » (P 53)

Bingo ! C’était donc ça. On croit que tu parles, alors que tu te tais !!

C’est ton histoire qui est feuilletée, labyrinthique. Une ligne brisée. Incohérente.

Je comprends enfin ces blancs dans ton texte.

Alors ce coup-ci je vais m’accrocher. Je vais partir sur cette drôle de trace où tu m’égares. Je vais aller ramasser les petits cailloux blancs de ta pensée et les arranger pour que je comprenne. Je vais faire ce que tu dis qu’on fait tous avec notre passé : arranger les choses pour en faire une structure cohérente.

Parce que tu vois, Boris, maintenant je peux te le dire… ça me passionne la mémoire, les souvenirs, la construction du récit.

Moi, on ne m’a jamais crue. On a toujours dit que j’exagérais. Que j’arrangeais les choses. Alors j’ai toujours exagéré plus, de plus en plus ! Pour qu’on me croie enfin ! Je suis devenue conteuse et je raconte des contes pour qu’une fois pour toutes on me croie.

Mais aussi parce que je pense que c’est la seule façon de s’en sortir quand on est dévasté par la perte de quelqu’un ou de soi. Construire une histoire et la raconter. Se la raconter.

Pour pouvoir y croire.

Et s’y retrouver.

Et pleurer peut-être. Mais repartir plus loin. Enfin

Merci Boris.  Je vais décortiquer ton bouquin et en parler autour de moi.. dans ce blog.

Parce que c’est important de pouvoir se pencher sur son histoire, y trouver une trace et  pouvoir la raconter.

Bien à toi

Alix

A tout bientôt la suite : « Boris pour les nuls: de la mémoire oubliée au souvenir reconstruit »